Own voices : est-ce vraiment utile ?

S’il y a deux mots qui peuvent mettre le feu aux poudres dans le milieu littéraire ces derniers mois, c’est bien ceux-ci. « Own voices ». Cela ne fait pas peur à première vue, mais, si l’on écoute ses détracteurs les plus virulents, c’est un croisement entre le diable et la peste noire. Quant à ses partisans, ils vous expliqueront que c’est le Saint Graal de la littérature. Ces deux positions n’étant absolument pas exagérées pour le symbole. 😉

Mais qu’en est-il vraiment ?

Définition

« Own voices » s’applique, en général, aux fictions. Il décrit un ouvrage qui reflète la propre expérience de son auteur. Cela pourrait s’appliquer à tous types d’expérience, mais c’est en particulier celles des personnes issues d’une minorité dont il est question.

En effet, l’expression s’est forgé en opposition avec l’expérience des hommes blancs cis hétéro et valides qu’on nous présente comme universelle, que ce soit dans la littérature ou ailleurs, et à laquelle tout le monde pourrait s’identifier. C’est du moins, ainsi que Corinne Duyvis l’a pensé quand elle s’en est servie pour la première fois sur Twitter en 2015.

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Ces expériences peuvent être celles d’un genre différent de celui des hommes, d’une ethnie différente de celle des personnes blanches, d’une orientation sexuelle différente de celle des hétérosexuels, d’un genre différent de celui qui vous a été attribué à la naissance, d’une personne qui est handicapée (handicap visible et invisible)…

Limites des own voices

Je vais tout de suite évacuer un mythe : non, les romans own voices n’interdisent pas à des personnes non concernées d’écrire sur un sujet. Corinne Duyvis le disait elle-même moins de trois minutes après avoir parlé du concept pour la première fois. C’est au mieux une erreur, au pire de la propagande bête et méchante anti-own voice. Néanmoins, il existe de véritables limites au concept qu’il ne faut pas ignorer et sur lesquelles nous devons réfléchir.

La première limite est celle d’être reconnu comme étant du own voices. Dans certains cas (être une femme, être une personne noire, être en fauteuil roulant…), nous n’avons pas la possibilité de le cacher, même si nous le souhaitions. C’est un élément qui est connu de tous. Néanmoins, dans d’autres cas (être trans, être une femme lesbienne, être autiste…), c’est invisible. Pour que nos récits soient reconnus comme étant own voices, cela signifie que nous devons dire au monde cette particularité qui est la nôtre. Il y a des dizaines de raisons de ne pas vouloir le faire, à commencer par un contexte qui nous mettrait en danger si nous le faisions, le fait de vouloir garder sa vie privée privée, etc. Se concentrer uniquement sur des récits own voices dans ces cas-ci, signifie soit passer à côté des récits dont les auteurs ne sont pas out, soit leur imposer de faire leur coming out. Mon vocabulaire est très ancré « queer », néanmoins, je ne pense pas qu’il soit plus acceptable d’imposer à une personne bipolaire de partager son diagnostic que d’imposer à une personne gay de le dire à tous. Cela doit être un choix personnel de l’auteur dans un contexte sécurisé et sécurisant.

La deuxième limite est que ce n’est pas parce qu’une personne a une expérience qu’une autre personne va la partager. Est-ce qu’être lesbienne à la campagne est la même expérience qu’être lesbienne en ville ? Vraisemblablement pas, quand on lit et écoute les témoignages. Est-ce que cela invalide l’expérience de l’une au profit de l’autre ? Non plus. On ne peut donc pas dire qu’il y a UNE expérience own voices pour tel type de personne ou tel autre type et peut-être que vous ne vous reconnaîtrez pas plus dans ce récit que dans un récit porté exclusivement par un homme cis-blanc -hétéro-valide. Cela nécessite donc aussi d’admettre que nous puissions être en désaccord total avec des récits own voices qui nous concernent, sans pour autant qu’ils soient illégitimes, comme pourrait l’être un récit d’un non concerné.

La troisième limite est certainement celle qui m’a mis le plus de nœuds au cerveau. Jusqu’à quand peut-on parler de récit own voices ? Si, en tant que femme bie et grosse, j’écris sur un homme bi et gros, est-ce un roman own voices ? Je ne suis pas un homme, mais je reste bie et grosse. Néanmoins, l’expérience d’un homme bi est très différente de celle d’une femme bie (ils font face à une biphobie très différente) et être gros n’est pas traité de la même manière si l’on est une femme ou un homme dans notre société. Cela a donc forcément un impact sur sa vision du monde, sur ce qui le marque, … (Spoilers : Enzo Daumier m’a apporté une réponse d’une grande simplicité et qui fait sens pourtant : seul un concerné — dans mon exemple, un homme bi gros — peut dire si mon expérience — de femme bie grosse dans ce cas — est comparable à la sienne).

En somme, tu dis que ça n’est qu’un nid à problèmes ?

Eh ben… Non. Je dis plutôt que cela dépend ce que l’on en fait.

Faire du Own Voices un label unique, la seule façon de montrer tel ou tel aspect de la vie d’une minorité à travers une fiction est une erreur, pour moi. Il y a de fortes chances qu’une personne concernée rédige un texte plus proche de la réalité qu’une personne qui ne l’est pas. Pourtant… Si une personne non concernée fait sérieusement ses recherches, fait appel à des sensitive readers, elle peut parfaitement s’en approcher.

Le concept de own voice est un outil au sens où il permet de véhiculer un message. C’est la forme en communication. Il ne faut en aucun cas le confondre avec le message, le fond, qui lui est porteur d’un sens. Si l’on se détache du récit pur et que l’on regarde le macrocosme qu’il y a autour, la notion de own voices devient un outil, au sein d’un message plus politique. En effet, quand on est une personne d’origine asiatique, il est plus difficile de voir ses romans édités en France, plus encore quand ils parlent de personnes d’origine asiatique. Les femmes sont moins publiées que les hommes (sauf en jeunesse, où on est moins bien payé que dans le reste de la littérature).

Je ne vais pas vous le décliner pour toutes les minorités, mais c’est valable dans chaque cas. Quand on arrive à être édité, on a moins de publicité de la part des éditeurs. On est moins mis en avant de la part des libraires, dans les revues spécialisées… On reçoit moins de chroniques ou des chroniques inadaptées, car les personnes qui les font ne sont pas concernées et ne voient pas ce qu’il y a derrière (oui, je pense aux chroniques de Heartstopper).

Donc, un « label » own voices devient politique en donnant de la visibilité à des auteurs et autrices qui n’en ont pas dans le système actuel. Ce n’est pas contre les autres auteurs, mais en soutien de personnes qui n’ont pas les mêmes chances à l’origine. En quelque sorte, cela peut permettre de rééquilibrer la situation et d’inciter les autres acteurs à faire de même, à travers un impact financier, marketing…

Il est aussi politique, car parfois, il y a tellement peu de représentation de certaines communautés que les romans own voices sont les seuls à représenter la minorité concernée. Cela peut paraitre surprenant, mais combien de femme grosse avez-vous croisé dans la fiction ? Et quand je dis « grosse », je ne parle pas de quelqu’un faisant du 38. Non, je vous parle des 50% de françaises qui font du 42 et plus. Combien de femme bie et noire ? Combien d’homme trans gay ? Combien de personnage non-binaire et asiatique ? Combien de… Je crois que tu as compris ce que je voulais te dire. N’exister nul part, ne jamais être présent dans nos lectures peut être très difficile. Ceux qui sont concernés par cette situation peuvent donner beaucoup de poids à cela, car oui, se reconnaître enfin dans une oeuvre de fiction est une sensation très intense.

Nous existons. Enfin.

En conclusion

Je ne crois pas qu’il y ait une façon unique d’aborder la question des own voices. Je les vois avec mon regard de femme cis valide blanche grosse et bie. Il y a fort à parier qu’une personne avec un autre background verrait les choses différemment, car nous n’avons pas les mêmes expériences de vie.

Néanmoins, on peut se retrouver sur le fait qu’il n’y a pas de règle unique écrite dans le marbre, qu’il y a de nombreux questionnements et que le concept n’est pas parfait, mais qu’il est résolument politique et militant de mettre en valeur ceux et celles qui ne le sont pas en temps normal du fait de leur différence avec la « norme » dans le milieu littéraire.

Et vous, que pensez-vous du principe du own voices ? Avez-vous identifié d’autres limites que celles que j’ai vues ou un autre avis sur celles que je soulève ? Avez-vous d’autres outils pour mettre en valeur la diversité ?

Pour me soutenir :

2 réflexions sur « Own voices : est-ce vraiment utile ? »

  1. Les limites des #ownvoices sont les mêmes que les sensitivity readers, à mon avis.
    La sensibilité des uns ne serait pas la même qu’un autre, ce qu’un SR considérera offensant, quelqu’un d’autre de la même communauté.
    Ce sera, je pense, beaucoup de trial and error pour trouver le juste milieu pour que les own voices soient autant mis en avant que les autres, et pour que les autres continuent de pouvoir écrire sur tout un tas de sujet sans être cible de censure…

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